jeudi 5 avril 2007

Mytho-logiques I : The Two Towers

Par Stéphan

Il n'y a de mythe que de société sans mythe.

J'ai jusqu'ici utilisé l'expression "version officielle" pour désigner ce qui tient lieu de vérité reçue au sujet des attentats du 11 septembre 2001. Par commodité et à défaut de mieux. C'est que, à proprement parler, il n'existe pas de version "officielle" de ces attentats : aucune enquête judiciaire ni même des représentants (du congrès ou du sénat) ne fut instituée à leur sujet. Nous disposons plutôt d'une version gouvernementale documentée par le rapport d'une commission d'enquête présidentielle. Et cette version, soulignons-le, n'a jamais subit l'examen de l'enquête criminelle et l'épreuve du tribunal. Les preuves de la culpabilité d'Ossama Ben Laden et d'Al Qaïda, promises par Colin Powell quelques semaines après le 11 septembre, sous la forme d'un libre blanc (white paper) du département d'État, se font toujours attendre… Pis encore, le coupable désigné des pires attentats terroristes commis sur le territoire américain, Ben Laden, ne fait toujours pas l'objet d'un mandat d'arrestation en relation avec 9/11. Par fautes d'inculpation et d'accusations criminelles préalables à son endroit... et de preuves admissibles contre lui (j'y reviendrai dans un billet ultérieur).

Si cette version, ce discours, ce récit ne peut se mériter le qualificatif d'officiel comment alors l'appréhender ?

En tant que mythe.

Un mythe, au sens ethnologique, est un récit relevant du sacré, une histoire inspirante et considérée comme vraie, crue sur parole et jamais mise en question par ses participants. Les mythes clivent le passage du temps en un avant et après. Ils offrent une interprétation partagée du nouveau monde qui se fit jour au lendemain de l'événement mythique. En ce sens, tout mythe est mythe fondateur et sa fin est d'inaugurer et de légitimer un ordre social (tenu pour) donné. Les mythes de la création en sont l'archétype (voire l'archémythe) : ils donnent sens au monde, rappellent aux membres du collectif qui ils sont, d'où ils viennent et pourquoi ils font ce qu'ils font.

Quoiqu'il soit nécessaire que la collectivité tienne ce récit pour vrai, son efficacité mythique ne s'apprécie pas à sa véracité factuelle mais à sa fonction proprement sociale, soit d'assurer la cohésion du collectif.

L'analyse ethnologique du mythe ne soulève généralement pas la question du vrai et du faux. Les mythologues s'intéressent à ces récits parce qu'ils véhiculent des significations profondes et fondamentales, un faisceau de sens formateur et transformateur. Ces significations sont sans communes mesures avec les énoncés discursifs des travailleurs de la preuve, préoccupés que sont ces derniers à rendre leurs énoncés vérifiables et falsifiables. Non que les genres non-fictifs tels que l'écriture scientifique, le journalisme, l'historiographie, etc., soient eux-mêmes dépourvus de mythèmes ou d'éléments mythiques. Au contraire, ils en sont souvent riches et leur pouvoir de séduction repose peut-être davantage sur ces derniers que sur la plate démonstration rationnelle mise en oeuvre.

Une mythanalyse de 9/11 est d'autant plus d'intérêt que l'un des auteurs principaux du 9/11 Commission Report - et, ajouterais-je, le chef d'orchestre en coulisse de la commission d'enquête sur les événements du 11 septembre -, Philip Zelikow, est lui-même un expert de la construction et de l'entretien des "mythes publics", tel que le récit popularisé de Pearl Harbor. Il est, par ailleurs, le co-auteur d'un article au sujet de la façon dont la culture américaine serait altérée dans l'éventualité d'une attaque terroriste sur son territoire. L'article, "Catastrophic Terrorism", fut publié dans l'édition de novembre/décembre 1998 du périodique Foreign Affairs.

Bien qu'il n'y a pas à être sceptique du récit "officiel" des événements du 11 septembre pour concevoir celui-ci en tant que mythe (fondateur), pareille analyse peut nous aider à comprendre pourquoi tant de gens y adhèrent malgré les nombreux faits et éléments de preuves qui militent contre lui.

C'est que ce récit, notamment le récit explicité par la commission Kean(-Zelikow), réunit tous les éléments nécessaires à une bonne histoire : il se tisse autour d'une image mythique saisissante (l'effondrement des tours jumelles du WTC) ; il déploie une dramaturgie du complot où se distribuent les rôles, les mobiles, les scènes, les décors, les situations, les bons et les méchants, les héros, les victime et le monstres ; il interpelle la nation américaine en la rangeant du côté du bien et des lumières, et ses ennemis du côté du mal et des ténèbres ; il exulte aussi une fascination sexuelle trouble et subliminale. Finalement, l'état permanent d'insécurité du territoire relayé sur les écrans de télé et nombres de représentations dramatiques et cinématographiques en assurent l'entretien et la continuité.

Nous aimons les bonnes histoires et c'est parce que le récit proposé de 9/11 en est justement une que nous y avons adhéré sans question. Qu'importe alors les contradictions et les incohérences que l'on peut y relever, les dimensions mythiques du récit, voire l'aura de sacralité qui s'en dégage, suffisent à les couvrir à nos yeux, à détourner notre regard et à alourdir nos paupières. Du reste, qui voudrait s'éveiller de la transe narrative, du plaisant état d'apesanteur induit par un récit si bien tourné ? Si l'éveil devait s'avérer brutal, si le conteur et ses héros devaient s'avérer être des meurtriers de sang froid posant en tant que protecteurs de la nation, feignant de veiller sur elle mais disposant d'un pouvoir de vie ou de mort sur ses membres, plus d'un chasseraient la douleur en choisissant de rester à demi éveillé.

Bonne histoire, le récit proposé sur 9/11 est aussi, en apparence, une histoire qui se tient. Les faits prétendument pertinents sont disposés et assemblés d'une telle façon à dégager un semblant de cohérence. A l'inverse, les sceptiques qui relèvent une à une les contradictions, les omissions et les mensonges infirmant le mythe officiel ne peuvent, par définition presque, proposer un contre-récit aussi cohérent pour expliquer les événements. Par définition puisqu'ils cherchent, questionnent et remettent en question. Ils sont obligés d'admettre qu'ils ne savent pas ce qui s'est passé à bord des quatre boeings, s'ils furent détournés ou non par les 19 présumés pirates ou non, s'ils étaient téléguidés à distance ou non, s'il y eut un stand down de NORAD ou non, qui exactement faisait quoi, quand et où ce jour là, quel était le rôle exact de Ben Laden, d'Al Qaïda et de l'administration US, si celle-ci a laissé faire ou orchestré les attentats, en tout ou en partie, qui sont ultimement les coupables, quels étaient leur mobile, etc. Les sceptiques ne peuvent au mieux qu'y aller de spéculations instruites. Et toute aussi instruites et rigoureuses puissent-elles être, elles ne sont pas de taille à rivaliser avec un récit aussi bien tissé, où chacun des fils semblent bien en place, où les mailles faibles et les bouts pendants sont bien cachés.

Dilemme. Et il traverse le mouvement 911Truth de bout en bout. D'un côté campent les activistes qui questionnent, cherchent et exigent des réponses des autorités tout en évitant soigneusement de spéculer outre mesure (les Jersey Girls et les Vermonters for a Real 9/11 Investigation par exemple) ; de l'autre, se tiennent ceux qui ne peuvent s'empêcher de spéculer, d'élaborer des scénarios vraisemblables, possibles, probables, plausibles… Et non toujours conciliables, voire même contradictoires entre eux.

***

Le mythe de 9/11 gît dans le noyau même de la tragédie meurtrière : l'effondrement des deux tours jumelles du WTC. Qui pourrait oublier les images saisissantes, tétanisantes et traumatisantes de ces gigantesques et imposants monuments s'écroulant en quasi chute libre dans un nuage de poussière ? Pendant toute la journée du 11 septembre, ces images furent relayées en boucle jusqu'à qu'à leur impression indélébile sur notre écran mental. Répétition et scarification psychique.

En d'autre temps et d'autre lieu, j'avais écrit ceci à leur sujet :

Sans les médias, sans surtout la télévision, le terrorisme n'aurait plus de raison d'être.

A la différence de l'attentat politique et du banditisme, le terrorisme ne poursuit pas d'"objectif ciblé" et "rationnel" : il ne revendique rien, il est dénué de sens, il n'est surtout pas un substitut à l'action politique (il nie cette action et sa représentativité). Son originalité, et son caractère insoluble, est qu'il frappe et peut frapper n'importe où, n'importe quand, n'importe qui, aveuglement, dans le seul but d'insuffler, de propager la terreur auprès des masses. Et il y réussira d'autant mieux que l'onde de choc se propagera à la vitesse grand V dans les médias. C'est par cette diffusion massive et à grande échelle, par cette contagion médiatique, que le terrorisme trouve toute son efficacité diabolique.

A titre d'exemple, c'est dans la mesure où les terribles images de la destruction du WTC firent le tour de la planète que cette catastrophe fit événement et réussit à ébranler le monde entier. Qui n'a pas vu au moins mille fois, à la télé et dans la presse écrite, les images des avions s'écrasant dans les deux tours, les cris de stupeur et de terreur des passants, les tours en feu, les désespérés sautant main dans la main dans le vide, les tours s'effondrant comme des châteaux de sable, le nuage de poussière enveloppant tout New York, et encore une fois, les cris, la panique et la fuite de la foule...

A ces images sans cesse relayées, se sont ajoutés le replay incessant des revendications de l'acte terroriste ("nous avons frappé le coeur de l'Amérique", "nous pouvons frapper partout", "mort aux infidèles, nul ne sera épargné", etc.) et la pléthore de commentaires et d'analyses journalistiques ("ils ont frappé le coeur de l'Amérique", "ils peuvent frapper n'importe où", "nul n'est en sécurité", "nous sommes tous en danger"). Le tout ajoutant au sentiment d'insécurité, à la terreur ambiante. Démultiplication mentale par contiguïté médiatique, réaction en chaîne par contagion télévisuelle, terreur hyperréelle.

Plus que l'effondrement même des tours du WTC, je suis prêt à parier que ce sont ces images, leur circulation médiatico-planétaire et leur effet de terreur collective qui ont fait jouir Ben Laden et les talibans. Mission accomplie qu'ils ont dû se dire les salauds...

[Cette analyse m'apparaît toujours formellement correcte mais j'y fais deux affirmations erronées : les attentats ne furent jamais officiellement revendiqués - les termes cités sont une reconstruction ad hoc projetée sur leurs auteurs présumés ; les talibans n'avaient rien à voir avec les attentats. Et j'y commet une maladresse : je sous-entends que les images de l'effondrement des tours furent diffusées sans cesse depuis le 11 septembre - ce qui est faux, elles sont depuis rarement montrées à la télévision).]

Ce commentaire date du 20 mars 2004, il y a presque exactement trois ans. Je le reproduis parce qu'il illustre assez bien mon propos présent. J'étais alors convaincu de la véracité du récit officiel et mon analyse, tout en étant formellement juste (mais factuellement douteuse), en reproduisait la trame mythique : la terreur, les innocents, les victimes sacrificielles, l'Amérique, les salauds, nous, eux. Entretien individuel du mythe. Et souvenir des images spectaculaires et terrifiantes de la destruction des deux tours jumelles du WTC, l'image mythique centrale du 11 septembre.

Mais qu'est-ce qui en fait le caractère mythique ?

A prime abord, la destruction des tours est la rencontre, est au croisement de deux mythes anciens : le mythe d'Icare et le mythe de Babel.

Le mythe d'Icare illustre notre ambivalence vis-à-vis le vol aérien, tout à la fois rêve de conquête du ciel et objet d'angoisse, arrachement à la condition terrestre et rappel de l'inéluctabilité de celle-ci.

Selon le mythe original, Icare et son père, Dédale, s'enfuirent de Crète en volant avec des ailes confectionnées avec de la cire et des plumes. Dédale mit son fils en garde, lui interdisant de s'approcher trop près du soleil. Mais Icare, grisé par le vol, oublia l'interdit ; prenant trop d'altitude, la cire de ses ailes fondit progressivement. Coupable de s'être approché trop près du soleil, croyant avoir pu braver les lois de la gravité et de la condition humaine, Icare se précipita dans la mer et vers sa mort.

Ce que le rêve d'Icare est au vol aérien, le mythe de Babel l'est à la construction des monuments s'élevant vers le ciel. Les correspondances entre celui-ci et le sort réservé aux tours du WTC sont par ailleurs saisissantes. Leur noyau commun est celui de l'effondrement symbolique d'un ordre voulu mondial.

Selon l'histoire de la tour de Babel, les hommes, voulaient se placer à l'égal de Dieu. Alors unifiés par une même langue, ils souhaitaient construire une tour pour y loger l'humanité entière et dont le sommet devait toucher la cime du ciel. Pour contrecarrer leur projet, et les punir de leur excès d'orgueil, Dieu multiplia les langues afin que les hommes ne se comprennent plus. Ainsi la construction cessa et, leur rêve de toute puissance défait, les hommes se dispersèrent sur la terre.

[Cette explication de l'origine et de la diversité des langues n'épuise pas les interprétations du mythe, tout à la fois mise en garde à l'endroit des hommes de la tentation de s'élever au rang des dieux, nécessité de l'humanité de se parler et de se comprendre pour réaliser de grands projets et risque de voir échouer ces mêmes projets.]

Les constructeurs de la tour de Babel tiraient leur pouvoir de l'unification linguistique de l'humanité. Or, au matin du 11 septembre, l'humanité était, à toute fin pratique, elle aussi unifiée par une langue mondiale : l'anglais, l'idiome techno-économique privilégié du capitalisme mondial. Avec la disparition du communisme et le triomphe mondial du libéralisme, d'aucun proclamaient même la Fin de l'Histoire. La terre s'unifiait sous le signe de la mondialisation et les tours jumelles de la nouvelle Babylone en étaient l'incarnation. Monuments totémiques de la haute finance internationale et du nouvel ordre global, elles logeaient au firmament et élevaient ses occupants au rang de dieux.

Mais le 11 septembre 2001, ces tours s'écroulèrent, entraînant avec elle l'utopie de la mondialisation mondialisante sans frein... et rappelant le nationalisme néo-conservateur à l'avant-scène. Sur les ruines encore fumantes et les cendres encore chaudes du WTC, la table était mise pour la confusion des langues, lire des idiomes nationalistes, menant au désordre mondial. Fin de la grève des événements et résurrection de l'Histoire au-delà de sa fin annoncée...

***

Si les associations mythiques amplifient les émotions ressenties devant les images des bolides métalliques et tubulaires percutant et s'encastrant dans les tours, elles permettent aussi de tisser du sens, de la signification. Et la signification première à tisser, pour faire mythe, est celle de la création, de l'inauguration d'une nouvelle ère, d'un nouvel ordre. Le noyau de sens de tout mythe dit la transition violente d'une ère à une autre, d'un temps à un autre, d'un avant et d'un après. Il consacre la séparation du temps et de l'espace qui sont le notre d'un état (chaotique) antérieur.

Le plus connu des mythes de la création de notre civilisation judéo-chrétienne est, bien sûr, celui de la Genèse :

Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. La terre était informe et vide, les ténèbres étaient au-dessus de l'abîme et le souffle de Dieu planait au-dessus des eaux.

Dieu dit : "Que la lumière soit." Et la lumière fut. Dieu vit que la lumière était bonne, et Dieu sépara la lumière des ténèbres. Dieu appela la lumière "jour", il appela les ténèbres "nuit".

[...]

Dieu poursuit sa besogne en séparant les eaux, créant ainsi le firmament et les océans, et en extrayant ensuite la terre ferme des océans, la vie de la matière non vivante, l'homme du monde animal et la femme (d'une côte) de l'homme. Remarquons le procédé : après la création ex nihilo du ciel et de la terre, se poursuit un travail de création moindre, procédant par clivages successifs. Dans chaque cas, une entité chaotique et informe fait l'objet d'une partition, laquelle résulte en deux entités distinctes mais dont l'une est toujours supérieure à l'autre : lumière>ténèbres, ciel>eaux (au-dessus>en-dessous), terre ferme>mer, êtres vivants>terre inerte, homme>vie animale, l'homme étant créé à l'image de Dieu (la femme sera ensuite extraite de l'homme mais, bizarrement, l'homme lui reste sensément supérieur, moins 'amorphe' et 'chaotique' que celle-ci). Ne cherchons pas plus loin la scène primitive de l'ego judéo-chrétien : le procès de création qui y mène s'est opéré par une série de clivages successifs d'un état chaotique et informe, privilégiant un terme contre l'autre jusqu'à la création du moi, à l'image du crachat de Dieu.

Le mythe biblique de la création dérive toutefois de mythes plus anciens, originaires de la Mésopotamie. Le mythe de la création raconté dans l'Enûma Elish, écrit à Babylone vers le début du XIIè siècle avant notre ère et probablement inspiré d'une tradition sumérienne antérieure, fait part d'un clivage plus violent du chaos originel, représenté par Tiamat, la mer primordiale et mère de tous les dieux. Celle-ci est vaincue au terme d'un combat par le dieu Marduk, lequel démembre ensuite son corps pour créer le ciel et la terre : c'est sur ce corps clivé et sanglant que l'ordre (mâle) s'érigera. En l'honneur de Marduk, dès lors sacré maître des dieux, un temple est élevé sur les lieux mêmes du combat, là même où il créa ciel et terre. Ce lieu deviendra Babylone, centre du monde et emplacement ultérieur de la tour de Babel.

L'image mythique centrale du 11 septembre, la destruction spectaculaire des tours jumelles du WTC, s'apparente davantage au mythe de la création relaté par l'Enûma Elish qu'à celui de la Genèse. D'abord de par sa violence inouïe : des milliers de personnes y furent écrasées, déchiquetées et pulvérisées. Mais à la différence de la version babylonienne, où la déesse est démembrée par le dieu guerrier, le sexe de la victime sacrificielle est ici ambigu : les tours du WTC sont des symboles phalliques et nous sommes invités à appréhender leur destruction en tant que castration symbolique de l'Amérique [cette castration est par ailleurs liée au topique des femmes menacées, un mythe mobilisateur des comportements guerriers et belliqueux. La représentation des arabes et des musulmans en tant que vils machistes abusant et opprimant les femmes est un lieu commun de notre médiasphère].

Les images de leur destruction sont l'image d'un viol du homeland, perpétré à l'endroit de la nation américaine. Dérobés de ses deux phallus jumeaux, les USA en ressortent féminisés, symboliquement pénétrés par des appareils éjaculant du carburant, appareils dont l'équipage et les passagers furent eux-mêmes pénétrés par des couteaux exactos, couteaux qui réussirent aussi à pénétrer la sécurité aéroportuaire. Le récit ultérieur des 19 présumés kamikazes infiltrant en douce le territoire américain pour accomplir leur vile besogne et assouvir leurs bas instincts ne fit que confirmer cette image d'une nation vulnérable à la pénétration, d'une patrie violée et souillée.

Cette symbolique violente et sexuellement chargée sépare et distingue les forces de l'ordre, US en l'occurrence, des forces du mal et du chaos, les Autres. Ce clivage premier réitère la structure de base des mythes de la création séparant dans l'après, le bien du mal, la lumière des ténèbres, le haut et le bas, fondant le nouveau monde où vivront les participants du mythe.

"If you are not with us", vitupéra le père de la nation dans un discours anthologique, "you are against us."

Plus troublant, les clivages qui se succèdent entre la lumière et les ténèbres, entre les blancs (américains) et les bruns (arabes), entre les chastes judéo-chrétiens et les musulmans sexuellement agressifs réactivent la structure de mythes euro-identitaires et racistes encore frais en mémoire... Rappelons qu'Hitler et les nazis inaugurèrent leur règne en détruisant un monument architectural, le Reichstag, et ce, en en faisant porter le blâme sur une victime émissaire : les communistes allemands et leurs complices juifs, un corps étranger infiltrant, corrompant et menaçant tant la patrie que la pureté de la race aryenne. Suivit l'ère post-Reichstag et une période d'agression militaire sans fin annoncée. De même, l'ère post-911 inaugura elle aussi une mobilisation guerrière qui se poursuit toujours, une guerre dont le vice-président Dick Cheney disait que nous n'en verrions pas la fin de notre vivant... Dans l'un et l'autre cas, la destruction d'un monument architectural en aura été l'événement fondateur et catalyseur. Dans les deux cas, elle aura consacré la transition explosive d'une époque à une autre, d'un avant et d'un après.

A suivre...

lundi 26 mars 2007

Medjugorje et les OVNI : quelques analogies et des indicateurs

Texte par Eric

Quelques nouvelles réflexions suite à la lecture du livre d’Henri Joyeux et René Laurentin, intitulé « Études médicales et scientifiques sur les apparitions de Medjugorje » (première édition de 1985). Le cas des apparitions mariales à Medjugorje illustre bien les notions d’endosystème et d’exosystème proposées par Lucadou. Les voyants, c’est-à-dire les jeunes (à l’époque, au début des années 1980) qui voyaient et discutaient avec la Vierge, étaient les seuls à voir le phénomène, alors qu’ils étaient souvent entourés par de très nombreux observateurs, qui eux ne voyaient rien. Les voyants se disaient en contact avec une personne réelle en 3 dimensions, qui parle, et qu’ils pouvaient toucher.

Henri Joyeux, médecin, procéda à de nombreux tests scientifiques sur les voyants, y compris des lectures d’encéphalogrammes durant les apparitions. Or, il est apparu clair que les voyants n’étaient pas en état altéré de conscience, ou du moins pas dans un état fortement altéré. D’autres tests sur l’audition ont été faits durant les apparitions en mettant des écouteurs avec 90 db, et le voyant n’entendait que la Vierge lui parler. Même scénario avec la vision, alors que l’on mit un écran devant le visage des voyants, et ils continuaient de percevoir la Vierge sans le moindre changement. Ainsi, Joyeux et Laurentin conclurent que le phénomène était en relation avec les voyants en contournant leur système sensoriel pour atteindre directement leur système cognitif. Il me semble ici y avoir une leçon importante pour comprendre les rencontres rapprochées du 3e type (y compris les enlèvements, qui à mon avis sont faussement appelés du 4e type). Par exemple, il ne serait pas étonnant que Betty et Barney Hill n’aient jamais quitté leur automobile durant leur expérience de 1961, mais qu’ils aient effectivement « perdu » 3 heures sur le bord de la route dans un état semblable à celui des voyants de Medjugorje.

Ainsi, malgré un appareillage scientifique et des tests physiques poussés, les observateurs et disons ici les « sujets psi » de Medjugorje n’étaient pas dans le même univers, et l’univers des sujets n’était pas accessible aux observateurs. Nous avons donc ici un bel exemple d’endosystème et d’exosystème. Le seul moyen de pénétrer un tant soi peu l’univers des sujets, comme le remarque judicieusement Laurentin, est par la théologie catholique romaine qui s’intéresse à la Vierge. Mais est-ce que bien comprendre l’univers des sujets permet de développer une meilleure compréhension du phénomène? Un peu, mais seulement dans la mesure où on peut mieux comprendre la signification de l’évènement autant pour les témoins que dans sa dimension sociale. Encore une fois, connaître les témoins nous est une étape essentielle pour comprendre la signification du détail de ce que les témoins rapportent. Je m’explique.

Les témoins, dans le cas de Medjugorje, étaient jeunes et croyants, dans une société marxiste où s’afficher comme croyant était un acte beaucoup plus que personnel, c’était un acte de courage (comme le mariage de Betty et Barney dans les années 1960). Ensuite, le détail de l’apparition est celui de la Vierge selon l’iconographie habituelle. Il y a ici un élément social et culturel évident dans la nature de l’apparition (car si on suppose que Marie ait vraiment existé, une femme sémitique du 1er siècle aurait les cheveux noir, probablement frisés, avec les yeux brun foncé, et la peau basanée, et non pas le « look » européen avec des yeux bleu). Aussi, il est intéressant de lire la description que les jeunes en donnent en disant que la Vierge à l’air « normale » (c.-à-d. caucasienne).

On peut faire deux hypothèses ici, comme en ufologie. Soit il y a une entité qui choisie une apparence qui sera compréhensible pour les témoins (HET au 2e degré), ou bien les témoins à travers une expérience psi projettent un cadre de référence qui leur est sensé (HPP). Le phénomène psi peut quand même prendre une certaine autonomie (comme dans le cas des vagues d’OVNI) et être perçu autrement par d’autres. Et en effet, à Medjugorje il y a plusieurs témoins qui ont affirmé voir des lumières, en particulier sur une croix se trouvant sur une des collines, visible de Medjugorje.

Une dernière analogie entre les apparitions et les OVNI est au niveau du psi social. Les évènements de Medjugorje ont eu une signification sociale (qui ne peut se confirmer qu’après coup), mais on peut donc supposer que du psi social soit en partie à la source du phénomène. Les premières apparitions eurent lieu en juin 1981, soit 13 mois après le décès de Tito, l’homme fort de la Yougoslavie. La mort de Tito fut un des éléments déclencheurs du démembrement du pays et de la guerre civile du début des années 1990. Est-ce que la mort du dictateur yougoslave créa de l’anxiété, car les plus astucieux savaient que le pays était un construit artificiel où les tensions ethniques n’ont jamais disparu ? En tout cas, la question mérite d’être posée.

Ainsi, d’un point de vue de recherche ufologique (HPP), il me semble possible de proposer quelques indicateurs qualitatifs à tester:

- Un phénomène psi peut avoir une signification sociale, mais elle ne sera pas nécessairement comprise lors des évènements. Il peut y avoir un délai entre les évènements et la possibilité de percevoir sa signification sociale, mais il y aura concomitance entre des évènements sociaux spécifiques et le phénomène psi ;
- Un phénomène psi ayant une signification sociale sera en partie d’origine sociale, et lié à sentiment d’insécurité collective (appréhension de conflits sociaux, y compris la guerre) ;
- Le contenu d’une expérience macro psi a un caractère symbolique qui ne peut s’interpréter qu’en ayant une bonne connaissance de qui sont les témoins ;
- Dans le cas d’une expérience macro psi qui aurait aussi une signification sociale, le contenu symbolique mélangera des contenus plus propres aux témoins et d’autres plus proprement sociaux. L’interprétation du symbolisme aura deux niveau de signification, à savoir un psychologique et l’autre sociologique.

lundi 12 mars 2007

Hypothèse parapsychologique en ufologie – Autres réflexions

Il m’apparait maintenant évident que pour développer des théories scientifiques pour étudier les OVNI, il faut produire des faits scientifiques. Ici, il faut entendre des faits scientifiques au sens de la sociologie du savoir scientifique, à savoir des faits qui se situent au-delà des observations au premier degré. Pierre Lagrange donne dans Inforespace de juin 2000 une excellente explication de ce que l’on entend par fait scientifique.

Ce constat, pourtant évident, est aussi annociateur d’isolement car la vaste majorité des ufologues ne sont pas intéressés à produire des faits scientifiques, mais plutôt à produire des faits qui ont l’apparance scientifique (p.ex. les formulaires d’observations contiennent des éléments comme l’altitude, vélocité, trace de radioactivité, etc.). Ce mimétisme scientifique en ufologie a déjà été étudié, il n’est donc pas utile d’en discuter davantage.

La production des faits scientifiques est, bien entendu, la résultante d’une série de choix méthodologiques qui retiendront et élimeneront l’information recueillie selon des critères particuliers. Bref, l’hypothèse de départ demeure essentielle dans la production des faits. L’hypothèse parapsychologique (HPP), à différencier de l’hypothèse paranormale (HPN) qui stipule l’existence d’entités non-humaines immatérielles derrière le phénomène, continue de demeurer l’hypothèse qui me semble la plus porteuse de produire des faits scientifiques. L’hypothèse extra-terrestre au 1er degré (HET) ne peut faire l’objet de faits scientiques tant et aussi longtemps que des objets physiques et biologiques soient étudiés par les humains. La HET au 2e degré (HET2) et la HPN, qui ne sont guère différentes, ne peuvent pas produire des faits scientifiques car les entités sont au-delà de notre atteinte (les entités joueraient un jeu de cache-cache avec les humains et où ces entités auraient la maîtrise total du jeu). L’hypothèse psycho-sociale (HPS) peut faire l’objet d’une production de faits scientifiques. Mais dans la mesure où elle nie l’existence du phénomène, elle se place sur un plan ontologique qu’elle ne peut supporter devant la persistence du phénomène. De plus, les rapports supposés entre archétypes sociaux et observations singulières de témoins particuliers ne peuvent pas être établis, que ce soit par le biais de la sociologie, psychologie ou neurologie. Seule la HPP a le potentiel de produire des faits scientifiques dans la mesure où l’étude du psi, phénomène humain accessible, peut générer des faits qui vont au-delà de l’observation au 1er degré.

Par exemple, lorsque Lucadou définit un endosystème comme une fonction de nouveauté et de confirmation, on peut étudier des phénomènes de poltergeist, des apparitions fantômesques, et des spirites en utilisant la même approche. On peut générer des faits et tenter de voir s’il y a des patterns (p.ex. les quatre phases du modèle de Lucadou). Le détail des observations au 1er degré (poltergeist seulement du bruit ou du mouvement; apparitions seulement du visuel; spirit seulement de l’auditif et/ou télépathique, etc.) deviennent d’un intérêt moindre car il ne s’agit que d’épiphénomènes qui ne nous permettent pas de comprendre la dynamique interne. C’est une observation que plus d’un amateur de paranormal dénonceraient, mais puisqu’ils ne produisent pas de faits scientifiques, je ne vois pas pourquoi on devrait s’attarder à leurs attaques. Isabelle Stenger et George Hansen, parmi d’autres, n’hésitent pas à dire qu’il n’y a pas de valeur à engager le débat avec les sceptiques car c’est peine perdue. Je dirais qu’il en va de même avec engager le débat avec les croyants du paranormal, c’est aussi peine perdue.

Bref, une approche HPP en ufologie n’aura pour communauté épistémique que les quelques parapsychologues ouverts à l’idée que les OVNI pourraient être un phénomène psi (plus nombreux en Europe qu’en Amérique du Nord) et quelques rares chercheurs individuels venant de d’autres disciplines.

Cela ne veut pas dire, en revanche, que ce qu’a produit l’ufologie est sans valeur dans son ensemble. Par exemple, le système de classification de Hynek est utile, même s’il ne touche qu’à l’épiphénomène. Les recherches psychiatriques de Mack sur les « enlevés » apportent un éclairage intéressant. Etc.

Une autre approche intéressante, est celle du Protocol Anamnesis en ufologie de l’Autrichien Keul, qui s’intéresse davantage aux témoins eux-même qu’aux détails de leurs observations. Cette approche me semble être un bon point de départ pour tenter repousser l’analyse vers l’endosystème du modèle de Lucadou. La portée de la signification d’un phénomène OVNI, du moins à première vue, semble liée aux témoins (personnes focales, et observateurs naïfs et critiques confondus). Ainsi, une vague d’OVNI, est une vague car elle est observée par plusieurs, plus d’une fois, et qu’elle est rapportée par des moyens de communications rapides, et finalement que les autorités prennent note de la chose. Bref, dans le cas des vagues d’OVNI la nature du « témoignage » (ou de l’information) est sociale et en ce sens sa signification est sociale (même si cela n’empêche pas que le phénomène ait, en même temps, une dimension individuelle, p.ex. l’expérience des pilotes militaires qui leur font la chasse, et des opérateurs radars). Si la signification est l’élément clé, dans un cadre jungien, alors les vagues d’OVNI devraient être considérées comme l’expression d’un psi social.

D’autres expériences individuelles, comme le cas célèbre de Betty et Barney Hill, ont eu une signification sociale aussi dans la mesure où le cas « a fait école ». En ce sens, je rejoins Favre lorsqu’il considère la parapsychologie comme science humaine où c’est après coup que l’on peut proposer une explication sociale des évènements. Mais il y a des détails dans le cas qui sont très porteurs de significations sociales que les ufologues n’ont su apprécier la portée. Mais ces détails n’ont de sens que dans la mesure où on fait l’effort de connaître l’histoire personnelle des témoins. Le fait que le couple soit mixte, Betty est blanche et Barney est noir, dans l’Amérique raciste du début des années 1960 n’est pas anodin. Les ET « Gris » (un mélange de noir et blanc) s’intéressent à leur capacité reproductive, encore une fois dans une Amérique terrorisée à l’idée du « mélange des races ». Betty était travailleuse sociale impliquée dans la lutte des Noirs pour leurs droits civils. Finalement, l’incident s’est produit alors qu’ils revenaient de Montréal, que les Hill fréquentaient justement parce que la nature inhabituelle de leur couple soulevait beaucoup moins de réprobation dans cette ville plutôt tolérante du Canada. Il est aussi intéressant de noter qu’en septembre 1961, date de l’incident des Hill, les États-Unis étaient en pleine crise du mur de Berlin avec l’Union soviétique. Un incident ufologique socialement important dans la mesure où il s’agit l’entrée en scène des « Gris », qui encore une fois se produit alors que la sécurité nationale est en danger. Le psi des sujets et le psi social semblent se rejoindre ici d’une manière inopinée et multiple.

vendredi 23 février 2007

Autres réflexions sur le MPI de Lucadou appliqué aux OVNI

Texte par Eric

Comme dans le cas des poltergeists étudiés par Lucadou, il me semble que les OVNI doivent aussi être considérés comme un « ‘fait social total’, selon le concept de Mauss, en ce que tous les facteurs, qu’ils soient psychologiques, physiques, culturels, sociaux, intra- et inter-individuels, normaux ou paranormaux, etc. comptent, non pas seulement comme objet d’étude, mais comme partie prenante du phénomène déclencheur ». (Travail de recensement anonyme et non publié)

Mais le modèle de Lucadou demeure fortement inspiré de la psychologie empirique, laquelle approche ne me semble pas nécessairement la meilleure pour étudier le phénomène OVNI. En premier lieu, il n’y a pas de sujet psi en ufologie, car il ne s’agit pas d’un cadre expériemental. Ensuite dans le cas du psi spontané, il n’est pas clair s’il y a l’équivalent d’un agent du poltergeist ou d’une personne focale en ufologie. Dans les cas où les témoins disent avoir une relation particulière avec un OVNI comme dans le cas de rencontres rapprochées du 3e type (RR3), il est possible d’étendre le modèle de Lucadou à l’ufologie. Mais dans les cas où il y a de multiples témoins dispersés sur un large territoire, le concept de personne focale ne me semble plus être utile.

La question des observateurs est aussi problématique. Dans le cas d’OVNI il est impossible de déterminer si parmi de multiples témoins il y a des observateurs (naïfs ou critiques) et une personne focale. Ils sont tous des témoins. À quelques exceptions près, dans les expériences OVNI qui impliquent des RR3, il n’y a qu’un seul témoin, ou bien les témoins ont une expérience similaire. Par exemple, peut-on dire que Betty Hill fut la personne focale, alors que son mari Barney aurait été un observateur naïf? Je ne pense pas que l’on puisse faire une telle distinction. Le seul cas qui me vient à l’esprit est celui, controversé, du travailleur forestier américain Travis Walton qui aurait été enlevé par un OVNI en 1975, alors que ses collègues témoins des évènements n’ont pas été enlevés.

Peut-être que dans le cas des OVNI, et je pense ici en particulier aux vagues d’OVNI qui impliquent un grand nombre de témoins, il y a une boucle dans la hiérarchie du modèle de Lucadou. La « personne focale » est la société, un système organisationnellement fermé qui en bout de ligne porte la signification. Une vague d’OVNI est un phénomène social qui ne peut être perçu que dans la mesure où il contient une confirmation (1ere vague en 1898 à l’aube de l’aviation, donc reconnaissable) et une nouveauté (objet volant aux propriétés inusités). Ceci s’accorde avec l’idée que les OVNI tendent à évoluer dans leur apparence comme étant quelques années en avance sur les réalisations aéronautiques humaines. De plus, comme le souligne le travail de recensement cité plus haut: "L’élusivité est généralisée à tous les grands travaux dont l’objectif est orienté vers la preuve du psi, du fait d’une relation d’incertitude entre « la taille d’effet d’un phénomène psi » et « la qualité de sa documentation ». C’est-à-dire qu’un phénomène psi est d’autant plus fort qu’il émerge dans un environnement « flou »." Le psi social me semble être la forme la plus floue de psi, et les OVNI le phénomène psi de la plus grande taille.

Les témoins sont des observateurs naïfs au début et critiques par la suite, puis la société referme la boucle en rejettant et en acceptant le phénomène. À savoir qu’une partie de la société rejette le phénomène en l’explicant officiellement par autre chose, il y a donc fiabilité dans la mesure où le discours officiel s’ajuste sans changer sa fonction. De même, une autre partie du social, accepte la réalité du phénomène OVNI et en ce sens change son comportement, et il a donc autonomie comme Lucadou le décrit. Ainsi, le social constitue à la fois un endosystème et un exosystème. Peut-on considéré les témoins individuels (naïfs et critiques) comme à l’intersection de l’endosystème et de l’exosystème? Pour respecter la notion de clôture organisationnelle, centrale dans le modèle de Lucadou, il me semble possible de considérer les témoins comme étant eux aussi dans un système clos, que l’on pourrait nommer le « mésosystème ». Ce mésosystème me semble prometteur dans le mesure où il a clairement un caractère dynatique qui déstructure le construit endo-exo.

Ces considérations sont plutôt abstraites, mais elles pourraient expliquer l’impasse de l’ufologie, car cette dernière se penche essentiellement sur le mésosystème dans le travail analytique de la HET (1e degré) et quelque peu sur l’exosystème dans la mesure où les tenants de la HET font aussi de la théorie critique. Inversement, la HPS travaille sur l’exosystème et fera un travail de critique surtout dans le cadre du mésosystème (la méprise continue des témoins). La HPN et la HET (2e degré) quant à elles tentent d’intégrer l’exosystème et le mésosystème en un seul système. Concrètement, les ultraterrestres ou les extra-terrestres, selon le cas, ne peuvent communiquer avec les témoins individuels (le mésosystème) qu’à partir d’une utilisation subtile de symboles et de référents culturels (l’exosystème), car la barrière de l’altérité entre nous et eux est trop grande. Dans tous les cas, l’endosystème ne fait pas partie de l’analyse. Ou plutôt il est évacué par décret dans la mesure où une force externe et hors d'atteinte (extra-terrestre, ultraterrestre, ou phénomène neurologique mystérieux) est utilisé pour décrire l'endosystème. Au moins l'hypothèse parapsychologique peut, par analogie, utiliser les recherches faites sur d'autres phénomènes psi.

Est-ce qu’en dehors des cas de vagues d’OVNI on peut toujours parler d’un mésosystème? Cela reste à éclaircir, mais le rapport entre les témoins et le phénomène peut être décrit en système clos, comme le font la plupart des ufologues. Ainsi, on pourrait penser à des témoins qui interagissent avec le phénomène sans en être la source, ni même avoir de rapport directe avec la source. La parapsychologie de laboratoire a déjà confirmé ce genre d'interactions comme possible. L’absence de distinction entre la personne focale et les observateurs chez les témoins me semble militer pour le maintien du mésosystème. Reste à savoir quelle formule MPI serait la meilleure pour décrire l'information au sein du mésosystème.

vendredi 16 février 2007

Socio-logique des truthers

Par Stéphan



"I guess the real story about 9/11 is about what the people are actually saying". Paul Craig Roberts, Las Vegas Tribune's, 29 juillet 2005.


Dans mon billet précédent, je plaidais pour la participation du monde de la recherche universitaire à l'examen du bien fondé de la crise de confiance publique qui s'agite en sourdine autour de 9/11. J'insistais notamment sur la nécessité de la participation des praticiens des sciences sociales.

D'une crise infra-politique et d'une controverse au sens plein il s'agit ici. Et les voies d'entrée socio-logiques y sont nombreuses. Laquelle choisir ?

Le mouvement 911Truth se veut un bon point de départ. Les sociologues férus de nouveaux mouvements sociaux, de nouvelles pratiques de faire-savoir et de résistance, de construction et de déconstruction du mythe, etc., y reconnaîtront un objet d'étude familier. Il est justement le type d'acteur social qui devrait les intéresser : activisme citoyen, sentiment d'identité et de solidarité, pratiques discursives et politiques originales, lieux et modes spécifiques de diffusion de l'information, prescription de codes de conduite, réseau organisationnel informel et décentralisé, débats, auto-réflexion, remises en question, dissensions... Bref, le social en action.

Quelques remarques fragmentaires sur la base de mes observations (participantes) jusqu'à ce jour :

Le mouvement 911Truth désigne un ensemble d'individus, de chercheurs et de groupes qui remettent en question la version officielle du 11 septembre. Ils en questionnent la véracité et l'exhaustivité, ils y relèvent les contradictions, les omissions et les mensonges apparents, ils soulèvent de nouvelles questions et ils exigent réponses, transparence et imputabilité de la part de leur gouvernement.

Nombre des sceptiques de la version officielle (mais non tous) en sont rapidement ou progressivement venus à la conclusion que des éléments de l'administration américaine se firent complices des attentats : soit en les laissant sciemment se produire, sans chercher à les empêcher ; soit en les orchestrant eux-mêmes, en tout ou en partie. Loin de clore l'interrogation et l'exigence de vérité, ces doigts accusateurs pointés vers le gouvernement ne font qu'en redoubler l'urgence et l'exigence.

[Ces soupçons de complicité interne existaient depuis le tout début chez certains mais ils ont aussi une histoire et ses points tournants : publication d'ouvrages clés, diffusion de documentaires, mises sur pied de portails... et les tribulations de la commission d'enquête sur les événements du 11 septembre, notamment de la conduite de ses travaux à la publication de son rapport, à l'été 2004. Le récit de cette histoire excédant le cadre de l'exposé sociologique de ce billet, je ne l'aborderais pas pour l'instant. 911Truth.org dresse un (très) petit résumé introductoire. L'article de Wikipedia sur le 9/11 Truth Movement est un peu plus détaillé mais tout aussi incomplet.]

La décentralisation du mouvement et l'autonomie de ses composantes rendent hasardeuse l'identification d'un énoncé politique directeur et d'objectifs bien définis ; les discussions et les mises au point occasionnelles parmi les truthers indiquent que le consensus à ce sujet reste toujours à faire ou à refaire. Néanmoins, la déclaration conjointe, le 26 octobre 2004, de 110 personnalités américaines de divers horizons et de 53 membres des familles des victimes pourrait être considérée comme un énoncé politique directeur du mouvement : Respected Leaders and Families Launch 9/11 Truth Statement Demanding Deeper Investigation into the Events of 9/11.

L'énoncé de mission de 911Truth.org, l'un des portails les plus influents du mouvement voire son fer de lance sur la toile, énumère quant à lui une série d'objectifs détaillés et de longue haleine. D'entre tous, l'objectif d'une éventuelle transformation politique - dont la forme reste floue - est peut-être plus équivoque ; il est certainement second vis-à-vis des exigences premières de vérité, d'imputabilité et de justice (à moins que, vu l'état présent des institutions démocratiques américaines, ces exigences ne présupposent pareille transformation. Qui sait). Nombre de truthers désirent avant tout que lumière et justice soient faites sur les événements du 11 septembre. Si d'aucun s'entendent sur la nécessité d'une profonde transformation politique pour que de tels événements ne se répètent plus, nul n'est dupe de la charge d'idéalisme qu'elle véhicule. Du reste, l'action ne porte pas encore là.

Ce mouvement n'est ni politiquement aligné ni idéologiquement unifié (sinon autour des exigences susmentionnées) - le mot d'ordre en son sein lors des primaires de novembre était d'appuyer les Candidates for 911 truth, qu'importe leur allégeance. On y trouve des démocrates, des républicains, des verts, des libertariens, des pacifistes, des conservateurs (à ne pas confondre avec les très mal nommés néo-conservateurs), etc. Des gens aussi différents que le vieil historien gauchiste Howard Zinn et le père des Reaganomics et ancien éditeur du Wall Street Journal, Paul Craig Roberts, s'y reconnaissent ou s'y côtoient. Manifestement, 911Truth ne se laisse pas dissoudre dans les catégories politiques d'usage. Je suis toutefois tenté d'y voir la poursuite d'une tradition démocratique et républicaine vieille de 230 ans.

Qui sont les truthers ? De simples citoyens et des internautes engagés pour la plupart mais aussi des survivants des attentats, des membres des familles des victimes, des universitaires, des artistes, des ingénieurs, des scientifiques, des militaires, des agents de renseignement, des politiciens et même d'anciens collaborateurs de la première administration Bush.

Le mouvement n'est pas organisé sur un mode hiérarchique mais il a ses leaders informels, ses héros, ses sages, ses vedettes, ses poètes, ses poster boys et poster girls, ses grandes gueules, ses martyrs, ses anges déchus et ses âmes damnées. La notoriété s'y acquiert par la publication d'ouvrages, la réalisation de documentaires, les allocutions, les déclarations publiques, bref, par les performances réalisées. Mais celles-ci seront jugées d'autant plus crédibles et significatives si leurs auteurs montrent des compétences professionnelles correspondantes. C'est le cas notamment lorsqu'un scientifique, un universitaire, un officier militaire ou un agent de renseignement (généralement retraité) sort de l'ombre et professe son appui envers 911Truth, ou critique publiquement la version officielle promue par la maison blanche. Ces coming out ont un effet tonique auprès de la majorité des truthers : ils y sont diffusés, célébrés, tenus pour preuve... mais non sans indisposer certains autres, plus soucieux des motivations que des qualifications de ces supporteurs inattendus.

Une socio-logique de la notoriété serait nécessaire ici. Il est manifeste que cette importance accordée aux titres et aux qualifications - des têtes d'affiche, des supporteurs et des informateurs - ne ressort pas toujours d'un simple souci de professionnalisme et s'apparente plutôt à la thésaurisation d'un capital professionnel et statutaire. Mais je ne pense pas qu'il s'agisse là d'un recours à l'(argument d')autorité ni même d'un simple désir de validation externe de ses positions.

J'y vois davantage l'accumulation d'une ressource stratégique dans une arène publique (jugée) irrémédiablement éristique, sophistique et hostile. C'est que d'une part, la déclinaison des titres et des compétences professionnelles sert à parer aux épithètes avilissantes et aux accusations, faciles mais assassines, de manque de patriotisme voire d'anti-américanisme lancées régulièrement aux truthers. D'autre part, elle sert aussi à convaincre autrui du sérieux intellectuel et du profond patriotisme qui anime le mouvement 911Truth.

Ainsi en est-il du portail patriotsquestion911, une compilation des prises de position et des déclarations publiques, toutes critiques de la commission Kean, de 80 analystes, issus des milieux militaire, policier, politique et du renseignement, et de 110 universitaires, aux titres et qualifications bien mis en évidence. Tous n'adhèrent pas nécessairement à la thèse de la complicité américaine mais tous s'entendent sur l'échec de la commission d'enquête et/ou la nécessité d'une nouvelle enquête. Dans les mots du webmestre :

"Senior Military, Intelligence, Law Enforcement, and Government Critics of 9/11 Commission Report

Many well known and respected senior U.S. military officers, intelligence services and law enforcement veterans, and government officials have expressed significant criticism of the 9/11 Commission Report. Several even allege government complicity in the terrible acts of 9/11. This website is a collection of their public statements. It should be made clear that none of these individuals are affiliated with this website.

Listed below are statements by 80 of these senior officials critical of or contradictory to the 9/11 Commission Report. Their collective voices give credibility to the claim that the 9/11 Commission Report is tragically flawed. These individuals cannot be simply dismissed as irresponsible believers in some 9/11 conspiracy theory. Their sincere concern, backed by their decades of service to their country, demonstrate that criticism of the Report is not irresponsible, illogical, nor disloyal, per se. In fact, it can be just the opposite.
"

L'intention affichée de cette compilation n'est pas de fermer l'interrogation (par argument d'autorité) mais de montrer que la critique du rapport de la commission Kean n'a rien d'irresponsable, d'illogique, de déloyale ou de farfelue. Les sommités, leurs titres et leurs déclarations sont des ressources mobilisées stratégiquement : leur déclinaison sert à bâtir un capital de crédibilité auprès d'une opposition hostile (voire à faire entendre une cause à laquelle les médias et l'ensemble du monde universitaire restent toujours sourds). L'enjeu n'est pas la justesse des positions affichées mais la légitimité de leur expression dans l'espace public : on ne peut discuter de leur justesse que si l'on accepte la légitimité de leur expression publique. Les titres, disons, d'un colonel retraité de l'USAF ou d'un physicien acquis à la cause ne confèrent pas la vérité infuse mais ils servent de gages, de monnaie d'échange pour qui veut se tailler une place bien en vue sur la scène du débat public.

Ceux qui épousent graduellement l'hypothèse ou la conviction que 9/11 fut une opération maison passent généralement par une période initiatique difficile. A l'instar des militaires qui se partagent des anecdotes sur les raisons qui les ont poussés à joindre l'armée, des immigrants au sujet de leur périple dans leur nouveau pays ou des convertis à une religion sur leur cheminement spirituel, les truthers s'échangent eux aussi des histoires sur les circonstances de leur prise de conscience, les changements occasionnés à leur vie et les réactions de leur entourage. A ces récits s'ajoutent les exemples souvent cités de chercheurs ou d'informateurs intimidés, harcelés ou congédiés mais aussi les exemples de ténacité, de résistance et de lutte victorieuse. Encore là, il ne s'agit pas d'une simple validation externe de ses positions ("s'il y a répression, c'est du sérieux") : les tribulations tantôt d'une traductrice du FBI congédiée et bâillonnée tantôt d'un professeur de religion islamique menacé de perdre son emploi à l'Université du Wisconsin servent aussi de modèles de courage dont il faut s'inspirer.

Malgré les inévitables désaccords et les occasionnelles âpres disputes entre truthers, l'identité de groupe y est forte. Elle l'est d'autant plus que la différence de vision entre soi et ceux qui adhèrent sans condition à la version officielle de 9/11 y est vivement ressentie et représentée, quoique non sans ambivalence. Certains truthers ne cessent de s'étonner et de s'exaspérer devant ce qui leur semble être de la naïveté, de la complaisance et de la stupidité collective - une expression qui revient régulièrement dans leur discours à l'endroit des adhérents à la version officielle est celle de "sheeple", un amalgame des mots sheep et people. D'autres sont plus sensibles aux difficultés cognitives et émotives, voire initiatiques, posées par le changement de perspective souhaité, et adoptent une attitude plus conciliante et empathique envers les sheeple.

A certains égards, le mouvement 911Truth partage des traits avec les groupes soudés par un sens commun du danger, tels les pompiers, les policiers et les militaires. C'est qu'un gouvernement qui sacrifie volontiers la vie de milliers de ses citoyens, dans le but de lancer une série de guerres impériales et de s'octroyer des pouvoirs sans précédent sur la scène nationale, n'hésiterait pas davantage à prendre les moyens nécessaires pour étouffer toute tentative de révélation de sa complicité. Convaincus de présenter une menace à la fois morale, juridique et politique envers les autorités criminellement responsables, les truthers redoutent et guettent toute manoeuvre clandestine visant à obstruer, discréditer ou diviser leur mouvement, notamment via la dissémination d'intox ou par l'usage de techniques d'intimidation.

L'expression d'un sentiment de danger direct ou personnel y est plus diffuse cependant. Les truthers craignent moins une éventuelle atteinte directe à leur vie - les auteurs publiés sont d'ailleurs saufs puisque "out in the open" mais ils ne sont cependant pas à l'abri des tentatives de salissage et d'atteinte à leur réputation, ce que rend bien l'expression "character assassination" - que de futures opérations false flag (des attaques menées sous le couvert du "drapeau" adverse) se produisent sur le territoire américain. Ils craignent notamment que celles-ci servent de prétexte pour incarcérer les "ennemis combattants" et autres "dissidents" du régime. La panoplie de lois et d'ordres d'exécutifs liberticides, voire humanicides, adoptés dans la foulée du 11 septembre, la résiliation de l'habeas corpus, l'abolition annoncée du Posse Comitatus Act et l'annonce de l'attribution d'un contrat de $385 millions à une filiale d'Halliburton pour construire des camps de détention aux USA, en sont souvent voulues pour signes avant-coureur.

Cette différence de vision, cette di-vision entre les truthers et les non-initiés est si radicale qu'elle mène souvent à des accusations mutuelles (quoique inégales) de folie ou d'irrationalité. Ceux (nombreux hélas) qui n'ont qu'une connaissance très superficielle des événements du 11 septembre - et qui méconnaissent complètement l'histoire des opérations false flag - juge la perspective défendue par les truthers au mieux bizarre et improbable, au pis absurde et démente ; l'insistance de ces derniers à la promouvoir leur apparaît tout autant obsessive et/ou symptôme d'une dangereuse pathologie (dans le cadre canadien et plus spécifiquement québécois, les éditorialistes et des chroniqueurs de 3e ordre font le diagnostique d'un anti-américanisme primaire).

Quant aux truthers, généralement plus informés des événements du 11 septembre (je dis plus et non nécessairement mieux. Plus informés ils le sont par intérêt de connaissance, lequel fait généralement défaut aux non-initiés, satisfaits qu'ils sont de la version officielle), ils pensent ces opérations false flag suffisamment fréquentes et bien documentées pour retourner le compliment à ceux qui rejettent a priori leur perspective. Symétriquement, les smoking guns de 9/11 leurs semblent si évidents et nombreux que ceux qui ne peuvent les reconnaître pour ce qu'ils sont doivent fatalement souffrir de déni, de dénégation, de dissociation, de dissolution morale ou pire encore. Au reproche de leur apparente obsession, les truthers répliquent que 9/11 fut un crime si monstrueux et à l'impact historique et géopolitique si immense qu'il est justifié de tout mettre de côté jusqu'à son élucidation.

Di-vision donc. Une expression tirée du film The Matrix sert de métaphore récurrente aux truthers pour représenter le défi qu'ils lancent à l'adversité et aux non-initiés : "Take the red pill", "avale la pilule rouge", y disait Morpheus à Neo, "Vois enfin la réalité telle qu'elle est, vois et comprends ce qu'est la matrice : une hallucination consensuelle et pré-fabriquée". Le mouvement 911Truth prétend justement être cette petite pilule rouge qui peut faire tomber le voile et dessiller les yeux des non-initiés.

Comment combattre cette matrice hallucinatoire, comment neutraliser cette simulation hyperréelle ? En faisant preuve de créativité... Une des initiatives les plus intéressantes d'un point de vue socio-anthropologique est la création et la distribution du Deception Dollar, une contrefaçon parodique du bout de papier le plus prisé au monde : le dollar américain.




Ne nous y trompons pas : cette parodie du billet de la réserve fédérale des É-U est un pamphlet politique des plus efficaces. Alors que les tracs politiques se ramassent d'ordinaire à la poubelle ou au bac à recyclage, le Deception Dollar fait office d'objet de collection. Ses détenteurs le gardent, le rangent et le montrent à leurs amis. Il en est à sa 9e édition ; à ce jour, 6 millions de ces billets sont en circulation.

Dans le monde hyperréel ou matriciel qui est le notre selon les truthers, ce billet contrefait a des propriétés que l'on pourrait qualifier de magiques. Le Deception Dollar se distribue sans difficultés auprès des flâneurs postmodernes, en invitant ou la surprise ou la gratitude ou la cupidité... jusqu'à ce que, en y regardant de plus près, l'heureux détenteur remarque que quelque chose cloche avec le billet. C'est alors qu'il décoche un sourire amusé ou éclate de rire. Réaction des plus surprenantes - magique justement - puisque le discours de 911Truth suscite d'ordinaire l'incrédulité, la peur, l'horreur ou le dégoût auprès des non-initiés.

Si l'amusement ressenti tient à l'incongruité vite perçue entre le billet vert et le billet contrefait, l'efficacité de la passe tient à la dissolution réussie entre le dicible et l'indicible, entre ce qui est dit et ce qui ne l'est pas ou ne peut l'être. Or, constat aussi banal que maintes fois répété, dicible et indicible (et/ou visible et invisible) dans notre monde hyperréel sont largement construits, formatés et générés par la médiasphère.

Dirait Jean Baudrillard, le Deception Dollar est une réponse, un contre-don lancé aux médias et à leur monologue en circuit fermé sur les événements du 11 septembre. Cette contrefaçon parodique nous dit que le discours médiatique au sujet de 9/11 est de la frime, de la camelote, de la fausse monnaie. Incapables de transmettre leur message dans les médias de masse (mais aussi alternatifs), les créateurs du Deception Dollar ont simplement opté pour la meilleure des stratégies devant un obstacle jugé insurmontable : le contourner. Et en inventant cet admirable petit objet de passe. Alors que le dollar américain pique du nez et que la réserve fédérale US semble perdre sa mainmise sur les marchés financiers internationaux, l'humour de la passe rend le message plus facile à avaler. Mana diraient les anthropologues. Petite pilule rouge ajouteront les truthers.

Mais ce petit bout de papier n'est pas que parodique, il véhicule aussi de l'information critique. Au recto et au verso y figurent les adresses de certains des portails Internet les plus en vue du mouvement. Et ceci nous amène à l'assemblage et à la vascularisation proprement dits du mouvement 911Truth : celui-ci est une créature d'Internet, il n'existerait probablement pas sans l'existence préalable de la toile. C'est sur celle-ci qu'il diffuse son discours, qu'il s'assemble et rassemble, que ses membres se rencontrent et communiquent entre eux.

Des centaines de portails, de forums de discussion, de pages web personnelles et de blogues consacrés à 9/11 s'activent à diffuser des analyses originales, des pétitions, des dépêches et des communiqués de presse, à annoncer les dernières parutions, les sorties imminentes d'ouvrages attendus ou d'un nouveau documentaire, à publiciser les événements, les rassemblements, les conférences et les symposiums nationaux ou internationaux, à donner des conseils, des informations pratiques, des 'trousses de débutant', des liens d'intérêt, des anthologies de textes, etc. A ce réseau enchevêtré, s'ajoute aussi l'accessibilité, la possibilité de visualiser et de télécharger gratuitement, notamment sur GoogleVideo et Youtube, de nombreux documentaires indépendants qui ne sont pas diffusés ailleurs (le controversé documentaire Loose Change serait d'ailleurs, dit-on, le documentaire le plus souvent visualisé et téléchargé sur la toile).

La souplesse et l'informalité organisationnelle du mouvement tiennent d'ailleurs à cette constellation virtuelle mouvante. Si plusieurs regroupements se font sur une base localisée, en s'identifiant à une ville, une localité ou un État, leur visibilité et leur accessibilité tiennent à leur présence sur la toile et à leur affiliation à des portails achalandés (voir la liste des Grassroots Contacts sur 911Truth.org).

Certains portails ont une certaine ascendance sur l'ensemble du mouvement. C'est le cas notamment de 911truth.org, de 911citizenswatch et de 9/11 Visibility Project (ainsi que les clos mais toujours opérationnels Fromthewilderness et Family Steering Committee). Ces sites sont plus imposants et exhaustifs, plus généralistes et activistes et disposent manifestement de plus de ressources humaines et financières.

D'autres sites Web poursuivent des objectifs plus ciblés. Certains se veulent archivistes : The 9/11 Reading Room et Cooperativeresearch.org. Plusieurs s'intéressent à des objets précis (l'attaque au Pentagon, le sort du vol 93 en Pennsylvanie, l'effondrement des tours du WTC, l'effondrement du WTC7, critique du rapport de la commission Kean, etc.), à des problématiques définies (étude du terrorisme d'État, protection des informateurs, identification et lutte contre l'intox, etc.) ou à des enjeux plus pressants, notamment d'ordre sanitaire, et exigeant des interventions publiques urgentes (911dust.org, 911EnvironmentalAction), etc.

Tendance intéressante, certains regroupements s'y font sur des bases professionnelles : outre Scholars for 9/11 Truth et Scholars for 9/11 Truth and Justice, il y a aussi Veterans for 9/11 Truth, Writers for 911 Truth, Pilots For 9/11 Truth, voire Candidates for 911 truth... D'autres se font sur des bases occupationnelles (Student Scholars for 9/11 Truth, 911campusaction), générationnelles (Youth For 9/11 Truth) et inter-confessionnelles (Muslim-Jewish-Christian Alliance for 9/11 Truth).

Une liste choisie et annotée de plusieurs de ces sites est disponible ici. Cette dernière ne prétend donc pas à l'exhaustivité ; elle n'inclut pas les pages Web personnelles de nombre de chercheurs individuels associés au mouvement.

Bon.

Tout ceci pourrait, devrait même, nous mener à de plus amples considérations au sujet des changements, des transformations des communications populaires et civiques à l'ère d'Internet, de la vidéo numérique et des nouvelles technologies de communication. Internet n'a toujours pas mené au nouvel âge radieux rêvé par ses fondateurs. Concepteurs et usagers semblent plutôt poursuivre une utopie limitée et raisonnée : ils n'aspirent plus à révolutionner le monde mais à y apporter des changements à leur portée immédiate. Mais si l'on se fie à l'exemple de 911truth, les possibilités et les ressources du WWW offrent un contrepoids non négligeable envers la "manipulation" des esprits s'exerçant par les médias de masse, la médiasphère corporative, les campagnes de marketing et de relations publiques, dirais-je par la guerre psychologique dont nous sommes la cible et l'enjeu...

C'est une chose que de subvertir l'autorité institutionnelle par le contenu des messages, c'en est une autre lorsque le médium même change et renverse le rapport de force entre cette autorité et le demos. Or, c'est ce qui semble se produire. Les sceptiques et les dissidents actuels peuvent maintenant diffuser un corpus abondant d'informations, de textes, d'images et de données pour quelques sous (suffit de pouvoir se payer une connexion Internet). Après l'invention de l'écriture et du pouvoir hiérarchique correspondant des scribes, des prêtres et des rois, de l'imprimerie et de la "démocratie", de la télévision, du fascisme et de la surveillance orwellienne, la nouvelle révolution digitale signalerait-elle une nouvelle conscience connective ? Si oui, 9/11 pourrait être le dernier souffle du contrôle télévisuel des masses, et la controverse nourrie par 9/11Truth le premier cri d'une nouvelle démocratie digitale encore balbutiante...

Je sais, j'en fume du bon... Mais si la présente crise de confiance publique envers les institutions est faite pour durer, elle devra bien aboutir à quelque chose. Il importe que les sociologues, les médiologues et leurs collègues des sciences sociales explorent et examinent ce possible renversement médio-politique. Étudier la mouvance 9/11Truth, c'est étudier ce qui pourrait s'avérer l'émergence d'une mutation socio-historique des plus significatives.

Ou peut-être que non.

Cette controverse n'est pas résolue, elle pourrait bien ne jamais l'être. Et Internet est un bien grand bazar... Le vrai, le faux, le plausible et son envers, le vraisemblable et son contraire s'y côtoient, s'y mêlent, s'y confondent et nous confondent avec eux. Garbage in, garbage out ? Si les internautes sont les plus susceptibles parmi la populace de douter du mythe officiel de 9/11, est-ce parce qu'ils y découvrent la "vérité"... ou parce qu'Internet rend les internautes simplement plus débiles ou plus vulnérables aux idées débiles ?

Répondre à ces questions nécessite d'établir et d'examiner les faits... et ce qui en gêne l'examen public. Ce sera pour mon prochain billet.

samedi 10 février 2007

Application du MPI aux vagues OVNI – une ébauche

Par Eric

Quelques commentaires sur l’article de W. Lucadou « Le Modèle de l’Information Pragmatique et les prédictions de RSPK » (2004)

1. Il me semble assez clair que Lucadou admet, au moins implicitement, que le psi spontané est plus intense que le psi de laboratoire lorsqu’il écrit: « Pourtant, dans un cas de RS PK, nul ne peut dire grand chose sur sa construction, si ce n’est que tous les cas de RSPK ont leur propre histoire et leur propre développement temporel, d’où on peut supposer que la dimensionnalité sera plus importante comparativement à des expériences contrôlées de PK». Cela me semble assez évident, et que par extension, on peut décrire les observations OVNI de la même manière.

2. Une citation dans le texte de Lucadou qui me semble s’appliquer tout aussi au phénomène OVNI : « Si un événement est rare, il est par définition difficile à observer, pour la simple raison qu’on ne peut pas se préparer à le faire, une caractéristique assez prononcée dans les cas de poltergeist. Hans Bender, le père de la recherche allemande sur les poltergeists, a écrit : « Les efforts pour photographier ou filmer un phénomène de poltergeist en action, ou pour enregistrer des bruits sur des cassettes audio, sont gênés par un problème : ces phénomènes semblent se dérober à l’observation critique. L’on peut difficilement fuir l’impression que ces forces intelligentes évitent l’observateur, en produisant une matérialisation exactement à l’endroit qui ne peut pas être enregistré ou photographié. » (Bender, 1952, p.169) »

3. Je ne suis pas certain cependant que le phénomène OVNI ait la temporalité des poltergeists étudiés par Lucadou. Ce dernier indique : « Les événements montrent également des patterns temporels spécifiques. Généralement, leur mise en route est complètement inattendue et ils se développent dramatiquement. Aussi longtemps que ceux qui sont impliqués croient que les phénomènes ont des causes externes, une farce, un court-circuit, un tuyau qui fuit... les phénomènes deviennent plus forts, et croissent dans une véritable démonstration. Les personnes impliquées ne se sentent plus en sécurité et tentent de trouver une assistance extérieure, par exemple celle de la police, des pompiers, ou celle d’institutions qui proposent une assistance technique ». Les observations OVNI commencent de manière inattendue, mais leur développement n’est pas aussi dramatique, sauf si il y a ce que l’on appelle une rencontre du 3e type. Il y a souvent effet de peur, mais pas toujours. Il peut aussi y avoir fascination et incrédulité. Les observations peuvent varier de queques secondes à presqu’une heure, et même plus. Ainsi, le phénomène OVNI est plus complexe que celui des poltergeists et toute application du modèle aux OVNI devra en tenir compte.

4. Il y a certainement une phase de « surprise » dans le phénomène OVNI, mais la phase suivante est l’incrédulité, puis la crédulité et finalement le départ de l’objet. Dans la mesure où on reste au niveau des observateurs directs.

Mais si on place l’analyse au niveau sociologique, et en particulier s’il s’agit d’une vague OVNI, et donc comme les poltergeists possède au moins un degré minimum de récurrence, alors les phases sociales ressemblent aux phases décrites par Lucadou. Mais la récurrence n’est pas toujours nécessaire. Si on prend pour exemple l’observation récente de novembre 2006 à l’aéroport O’Hare de Chicago, il y a eu une phase de surprise chez les employés qui ont observé l’objet. Puis il y a eu une « phase de déplacement », mais par les autorités du transport aérien (FAA) qui comme dans les cas de poltergeist « [d]urant cette phase, l’interprétation du phénomène ira des sources extérieures aux sources internes. Le même déplacement prendra place dans les phénomènes eux-mêmes ». Il important de noter que le rapport entre les autorités FAA et les témoins fut plutôt indirect, par rapports interposés. Ici, il est difficile de dire si le phénomène se transforme en anomalie atmosphérique comme la FAA interprète les observations. Il y a ici une piste de recherche intéressante à savoir que le phénomène se « débunk » lui-même par la suite, en réaction aux attitudes sociales. Car il a fallu plus d’un mois après l’observation pour que cette histoire devienne publique.

Cependant, la vague de Washington de 1952 répond à cette temporalité, dans la mesure où lorsque les autorités décidèrent de se pencher sur le phénomène (et encore une fois pas les premiers témoins), la vague OVNI s’intensifie et « crée » d’autres témoins qui dans n’ont rien à voir avec les autorités, ou du moins qui ne sont pas les personnes qui décident. Il y a ici aussi un lien par rapports bureaucratiques interposés. Et un peu comme dans les cas de poltergeist avec les « journalistes affamés de sensationnel, les « parapsychologues auto-proclamés » et les « exorcistes » viennent tourmenter les personnes impliquées » la prise en chasse d’OVNI par l’aviation militaire ne fait qu’augmenter le nombre des témoins (plutôt que tourmenter davantage les personnes impliquées). En ce sens, « les personnes impliquées » semblent être la société dans son ensemble (ou peut-être les autorités?), plutôt que des individus particuliers témoins des évènements.

Lorsque « La « phase de déclin » a commencé. Beaucoup de ceux qui attendaient des effets sensationnels sont déçus et partent », et on peut dire la même chose des journalistes qui sur le tard finissent par s’intéresser à la vague OVNI, de même que les politiciens et les hauts gradés militaires. Dans les deux derniers cas, cependant, je crois que le terme « soulagés » est probablement plus approprié car ils n’auront pas à répondre à des questions sans réponse, et ainsi peuvent se reconcentrer sur leurs priorités politiques et administratives.

Finalement, : « la « phase de suppression ». La fraude est plus ou moins ouvertement discutée, les personnes et les témoins impliqués sont souvent ridiculisés et discriminés dans les médias de masse, les témoins peuvent même renier (en partie) leurs premières déclarations, et on publie des articles qui désamorcent l’histoire. » Pattern habituel des observations OVNI, il y a vraiment rien à rajouter ici.

5. Lucadou, qui cite Bender dit que les phénomènes de poltergeist sont des appels à l’aide de l’inconscient. Que dire du phénomène OVNI? S’il se comprend mieux dans une perspective sociologique, du moins pour les vagues d’OVNI, alors on peut supposer un appel à l’aide de l’inconscient collectif vers les parents (c.-à-d. les autorités réelle ou virtuelle)? Ici, il faut noter que la notion de parent déplacée vers les autorités représente simplement une appréciation du contexte social d’une époque et d’une culture. Ainsi, on pourrait émettre une hypothèse intéressante à savoir que dans les sociétés pré-agaraires (donc sans centralisation du pouvoir) le phénomène OVNI devrait être absent.

6. Lucadou insiste pour dire que dans les cas de poltergeist, lors de la phase de déplacement l’attention de l’entourage tend à se concentrer sur la personne centrale, considérée comme ayant des pouvoirs spéciaux. Dans le cas de vague d’OVNI, on ne voit pas souvent de personne centrale (sauf peut-être dans les évènements de Gulf Breeze durant l’hiver 1987 qui impliquent un individu en particulier, Edward Walters). Mais si on pense à la vague de 1952 au-dessus de Washington, il y a beaucoup de monde impliqué. Des opérateurs radars, qui ne sont pas nécessairement au travail pour chaque observation, de nombreux pilotes de ligne qui ne font qu’une seule observation chacun, d’autres témoins occulaires, et les pilotes de chasse qui ne font aucune observation occulaire mais font des observation radar. Les récits mettent l’accent sur les opérateurs radar qui n’auraient pas su interpréter des inversions thermales sur leurs écrans. S’il s’agit des personnes centrales au sens du modèle de Locadou, alors est-ce que ces dernières étaient considérées comme spéciales? Non. En revanche, on peut émettre l’hypothèse que les opérateurs radar ont attiré beaucoup d’attention potentiellement négative envers eux-même et qu’ils se devaient de prouver leur compétence et leur honnêteté profesionnelle. En ce sens, ils devaient « prier » inconsciemment pour que le phénomène se reproduise afin d’être exonéré. Par la négative, cela réplique le modèle de Lucadou où les personnes centrales se sentent obligées de performer vu leur statut "spécial". Mais il semble difficile d’attribuer aux opérateurs radar l’origine du phénomène lors de la phase précédente de surprise. Ainsi, l'utilisation du modèle de Lucadou doit aussi accommoder des changements de niveaux ontologiques substantiels où la société est aussi partie prennante et interne du système auto-organisateur, sans être l'observatrice directe des évènements.

7. Lucadou avance que « Selon le Modèle de l’Information Pragmatique, les composants de l’information pragmatique dans les cas de poltergeist sont alternativement déterminés par deux buts. Le premier est la finalité interne du système organisationnellement clos, qui est de produire un effet sur la société. Le second est la finalité externe de la société, qui est de préparer le système organisationnellement clos. La finalité interne affecte la combinaison de la nouveauté et de la confirmation, alors que la préparation du système par l’extérieur a un effet sur l’autonomie et la fiabilité du système. » Est-ce que les OVNI ont pour finalité interne de produire un effet sur la société (l’appel à l’aide, je présume)? Difficile à dire dans l’exemple de la vague de Washington. Est-ce que la possibilité d’une guerre nucléaire avec le bloc communiste dans le cadre de la guerre de Corée était une préoccupation forte chez les militaires, bureaucrates, et politiciens de Washington, et qu’elle aurait crée des appel à l’aide inconscient? Peut-être, mais il serait difficile de faire une telle démonstration empirique. Une piste serait de regarder les demandes prières faites par les pasteurs Protestants dans la région de Washington, en particulier les églises des classes moyennes et supérieures, en sachant que la société américaine de l’époque était activement religieuse.

Il est clair que la finalité externe de la société de nier le phénomène (pour le rendre organisationnellement clos) peut être démontrée empiriquement par les déclarations officielles. La chaleur durant l’été 1952 permettait de limiter la fiabilité du phénomène et d’invoquer les inversions thermales. Les évènements de 1947 rendent les autorités militaires à la fois plus intéressées au phénomène et plus désireuses de le faire disparaître, affectant ainsi son autonomie.

8. Si l’inconscient collectif des militaires, bureaucrates, et politiciens de Washington est responsable du phénomène, alors il me semble que le phénomène OVNI est de la variété passive. « Dans le cas passif, c’est l’inverse : la personne focale ne contrôle rien et n’arrive pas non plus à stabiliser son monde. En contraste, la personne focale active va aller jusqu’à sur-contrôler son environnement, ce qui mène à des fluctuations aléatoires macroscopiques, c’est-à-dire le phénomène de RS PK ». Ainsi, il y avait-il un sentiment de perte de contrôle dans le cadre de la Guerre froide à Washington? Il faut souligner que la période de 1950 à 1953 est aussi celle du mccartyism, où la bureaucratie washingtonienne était véritablement terrorisée. L’appel à l’aide inconscient face au «père » intransigent me semble cadrer mieux avec une période collectivement dépressive. Poutant, il y a eu une intensification des observations et donc la phase de déplacement aurait eu lieu (c.-à-d. de points radars à des observations directes, à l’envoi de chasseurs).

9. Dans le cas de poltergeist passif, Lucadou avance que: « Dans ce cas, on s’attend à ce que cela arrive seulement à une certaine période, juste avant que l’ensemble du système ne s’éteigne ». En 1952, les Démocrates avaient décidé de faire de McCarthy leur cible principale. Il est intéressant de noter que le 26 juillet 1952, dernière journée de la vague, les Démocrates tiennent leur convention à Chicago et nomme Adlai Stevenson comme leur candidat à l’élection présidentielle de 1952 (en novembre), qui la même année critiquera publiquement McCarthy, ce que peu ont osé faire jusque là. De même, le 4 juillet 1952, Eisenhower est nommé candidat présidentiel pour les Républicains, et sera celui qui finalement remettera à l’ordre McCarthy à partir de 1953. En ce sens, juillet 1952 peut être considéré comme le début de la fin du mccartyism, car l'horizon politique change radicalement à Washington (peu importe si les Démocrates ou les Républicains gagnent l'élection de 1952, McCarthy est cuit).

On peut donc voir des similitudes importantes entre les cas de poltergeists et le phénomène OVNI, mais il me semble clair que l'analyse des cas OVNI doit passer au niveau sociologique, alors que l'analyse psycho-sociologique (petit groupe) est davantage appropriée pour les poltergeists.

vendredi 9 février 2007

A l'ombre des majorités soupçonneuses

Par Stéphan

"Thirty-six percent adds up to a lot of people. This is not a fringe phenomenon. It is a mainstream political reality."
Lev Grossman, "Why the 9/11 Conspiracy Theories Won't Go Away", Time magazine, 3 septembre, 2006.



Recul d'un pas pour mieux rebondir. Je m'apprêtais à sortir l'artillerie lourde sur 9/11 quand je me suis mis à réfléchir à un commentaire d'Eric dans son tout premier billet :

"L'intérêt pour les grandes conspirations, et les mouvances sociales inspirées par le parapolitique, sont des forces déstructurantes pour l'ordre social. La vérité, le plausible, le secret, le complot, le mensonge, la désinformation s'y mêlent au point où il n'est plus possible d'avoir confiance aux institutions sociales. Le potentiel humain de ces mouvements déstructurants demeure un terrain d'enquête sociologique à explorer."
(Qu'est-ce que le dynatique?)

Eric touche ici à un point que je me dois d'expliciter avant de prendre plus en avant fait et cause.

J'affirmais dans un billet antérieur que la version officielle de 9/11 se veut indiscutable, à la manière d'un mythe. Oui mais il est toutefois aussi vrai qu'elle est de plus en plus disputée et récusée. De fait, l'adhésion populaire à son endroit faiblit et rapidement.

A défaut de se faire entendre, l'opinion publique américaine est périodiquement sondée au sujet de ses attitudes envers l'administration Bush. Dans une enquête par sondage réalisée en octobre 2006 par le New York Times et CBSNews, Americans Question Bush on 9/11 Intelligence (résultats complets en format PDF), la question suivante était posée :

"When it comes to what they knew prior to September 11th, 2001, about possible terrorist attacks against the United States, do you think members of the Bush Administration are telling the truth, are mostly telling the truth but hiding something, or are they mostly lying?"

Résultats : 53% des répondants dirent penser que l'administration cachait quelque chose, 28% qu'elle mentait... et 16% qu'elle disait la vérité.

Seulement 16% !

Dans un sondage antérieur du NYT et de CBSNews, en mai 2002 (soit avant la mise sur pied de la commission d'enquête Kean), la même question avait été posée. Comparaison des résultats :

.....................................Oct. 2006...........Mai 2002
Telling the truth................16%.....................21%
Hiding something..............53%....................65%
Mostly lying......................28%.....................8%
Not sure...............................3%.....................6%

Ce qui est surprenant, c'est l'augmentation des répondants pensant que l'administration ment, de 8% à 28%. Mais ce qui est significatif, c'est que 84% de la population (statistique) n'adhère plus à la version émanant de la maison blanche. C'est quand même extraordinaire... cinq ans après les attentats, la version officielle ne rallie plus qu'une minorité en voie d'insignifiance (16%) !

Or, ces résultats sont congruents avec une tendance qui s'accentue. A chaque nouveau sondage sur la question, les rangs des sceptiques vont croissant.

En août 2004 (soit moins de deux mois après le dépôt du rapport de la commission Kean), un sondage Zogby auprès des résidents de la ville et de l'État de New York révélait que 49% des premiers et 41% des deuxièmes croyaient que certains officiels de l'administration avaient eu connaissance d'attaques imminentes autour du 11 septembre et n'avaient sciemment rien fait pour les empêcher de se produire - 66% des premiers et 56% des deuxièmes se disaient aussi en faveur d'une nouvelle enquête chargée de répondre aux questions alors (et toujours) laissées en suspens.

En mai dernier, un autre sondage Zogby, cette fois ci auprès de la population américaine, révélait que c'était alors 52% de celle-ci qui n'adhérait plus à la version officielle. 42% des répondants disaient croire qu'il y avait eu dissimulation de la vérité et 10% n'en étaient pas certains - seuls 48% disaient croire que la lumière avait été faite sur les événements du 11 septembre. Par ailleurs, 45% étaient d'avis que le congrès ou un tribunal international devait relancer une nouvelle enquête (rappelons qu'Amir Khadir avait reçu une volée de bois vert au Québec pour avoir osé suggérer la même chose) et y examiner les allégations de complicité interne. 8% se disaient incertains et 47% se disaient en désaccord avec cette initiative.

[Fait à noter, seuls 52% des répondants se disaient au courant de la destruction du WTC7 (qui ne fut pas percuté par un avion et dont l'effondrement ne fut ni mentionné dans le rapport de la commission d'enquête Kean, ni expliqué par FEMA et que très peu discuté par les médias). La connaissance de ce fait peut être considérée comme un barème de mesure de l'exposition aux recherches indépendantes sur 9/11 puisqu'il est raisonnable d'inférer que ceux qui ignorent tout de l'effondrement du WTC7 n'ont jamais été exposés à celles-ci.]

Les questions ici posées portaient toutefois sur ce que savait présumément l'administration Bush avant les attentats, son inaction devant l'imminence des attaques et sa dissimulation subséquente des faits : elles ne préjugeaient pas des intentions de l'administration. Aucune enquête par sondage n'avait encore osé soulever la question de l'acte ou de l'intention criminelle.

En juillet 2006, soit trois mois avant l'enquête du NYT et de CBSNews, un sondage Scripps Howard/University of Ohio révélait que 36% des américains considéraient "very likely" ou "somewhat likely" que des officiels du gouvernement avaient ou laissé les attentats se produire ou les avaient eux-mêmes orchestrés parce qu'ils se cherchaient un prétexte pour partir en guerre au Moyen-Orient ("people in the federal government either assisted in the 9/11 attacks or took no action to stop the attacks because they wanted the United States to go to war in the Middle East.").

36%, c'est beaucoup de monde... Comme le dit la citation en exergue, ce n'est plus un phénomène marginal mais une nouvelle réalité politique (quoique statistique).

Ce qui est intéressant d'un point de vue sociopolitique, c'est que 36% des répondants adhèrent à une interprétation aussi radicalement opposée au récit reçu de 9/11. Elle tranche complètement avec le discours véhiculé par les milieux institutionnels, c'est-à-dire les autorités gouvernementales, le monde corporatif et les médias de masse (lesquels servent, à toute fin pratique, de courroie de transmission aux deux premiers). Ce n'est pas seulement là un simple écart d'opinion mais une rupture nette qui s'opère au sein du corps politique américain. Si ce résultat, comme ceux obtenus par Zogby, le NYT et CBSNews, est valide, il signale qu'il y a crise de confiance publique envers l'administration américaine.

Ce qui ajoute à la crise, c'est qu'elle ne fait pas l'objet d'une politisation dans l'espace public traditionnel : les partis et les familles politiques (je pense notamment aux démocrates) ne s'en saisissent pas, les instances politiques (Congrès et Sénat) n'en font pas un objet de débat. Elle est au contraire singulièrement absente du discours public, évacuée des lieux de délibération, ignorée des leaders politiques et en déficit de couverture médiatique... exception faite de quelques tentatives de debunking (Time Magazine, Popular Mechanics, Scientific American et le très mal nommé Skeptical Inquirer).

[Je me dois d'ajouter que quelques membres du congrès et du sénat, démocrates et républicains, ont publiquement questionné et émis des doutes à l'endroit de la version officielle. Mais ceux et celles qui se sont faits trop insistants (je pense notamment à Cynthia McKinney, représentante démocrate au congrès) furent marginalisés par leurs pairs et progressivement poussés vers la voie de sortie. Lors des primaires de novembre 2006, une trentaine de candidats tous partis confondus prirent publiquement fait et cause pour une réouverture de l'enquête sur les événements du 11 septembre. Je n'ai pas vérifié mais je pense qu'aucun ne fut élu].

Pour l'essentiel, la réponse institutionnelle s'est limitée à la mise sur pied d'un site web par le département d'État américain, The Top September 11 Conspiracy Theories... ou elle s'est exprimée de façon ciblée et infra : intimidation, censure, suspensions, menaces de congédiement et congédiements effectif, notamment dans le monde militaire, le milieu du renseignement et l'institution universitaire (il me faudrait plusieurs billets pour détailler ces mesures répressives et en énumérer les victimes).

Intuition instruite de ma part, cette crise de confiance publique autour des "faits" de 9/11, de leur production et de leur élucidation est faite pour durer. Et pour se dégrader.

A qui revient-il de l'affronter et de la résoudre ?

Derechef aux principaux intéressés, aux américains mêmes, notamment en exigeant et établissant une véritable commission d'enquête indépendante qui n'hésitera pas, cette fois, à examiner et mettre à l'épreuve les nombreuses pièces à conviction incriminant l'administration américaine. Mais parce que les impacts des événements du 11 septembre se sont faits et se font toujours vivement ressentir au-delà de leurs seules frontières, nul ailleurs n'est et ne peut rester spectateur à cette crise. Notamment nous, canadiens (ne serait-ce que, comme le disait récemment le ministre de la défense nationale, le subtil Gordon O'Connor, parce que nous ne pouvons laisser le meurtre de 25 de nos concitoyens impuni, sans lancer de représailles contre les responsables...)

Outre la société civile, le monde de la recherche universitaire ne peut davantage ignorer cette crise et ses fondements. Il est d'ailleurs bien placé pour l'étudier et participer à son élucidation.

Des efforts en ce sens sont d'ailleurs activement poursuivis par un nombre petit mais croissant de scientifiques et d'universitaires. En font foi les regroupements Scholars for 9/11 Truth et Scholars for 9/11 Truth and Justice. Ces derniers publient d'ailleurs le Journal of 9/11 Studies, un périodique électronique avec comité de lecture entièrement dédié à la recherche scientifique sur 9/11.

Tout louables que ce sont ces initiatives, elles sont cependant limitées sur deux points : elles ont lieu en marge des activités universitaires proprement dites - elles n'y sont pas intégrées - et elles portent presque exclusivement sur la "physique de 9/11", plus précisément sur la science des matériaux et les causes de l'effondrement des tours du WTC. Une rare exception fut la publication, à l'été 2006, d'un numéro entièrement consacré à 9/11 par le périodique Research in Political Economy : The Hidden History of 9-11-2001: a review. Hélas et étrangement, il ne semble pas avoir fait l'objet de recension parmi les autres périodiques universitaires.

Si les sciences "dures" peuvent et doivent mettre leur savoir à contribution au travail d'élucidation ici requis, elles ne sont pas les seules appelées : les sciences "molles" sont et devraient tout autant se sentir interpellées. Aussi essentielles, sinon plus, sont les études et les connaissances de la géopolitique, du terrorisme, des opérations clandestines, de la production, diffusion et réception de l'information, de la propagande et de la désinformation, de l'exercice du pouvoir, des conflits et des mouvements sociaux, des controverses sociotechniques, de la récurrence et de la mise en scène du mythe, de la parole religieuse, des régimes de vérité et des conditions d'énonciation du vrai, etc.

Il importe notamment que les théoriciens et praticiens de la "pensée critique" lisent et examinent sérieusement le satané rapport de la commission Kean sur les attentats de 9/11, tout en prenant connaissance des critiques documentées qui l'ont sérieusement mis à plat. Et ce, afin de déterminer s'il s'agit d'un compte-rendu valide des événements investigués ou s'il se mérite de figurer au rayon des œuvres de fiction.

En d'autres mots, sociologues, politologues, historiens, économistes, psychologues, philosophes, médiologues et littéraires doivent eux aussi se joindre à l'assemblée et participer à l'examen du bien fondé de cette crise de confiance publique.

Je donne l'exemple à mon prochain billet.