dimanche 13 mai 2007

Étude de cas: La vague de 1896-1897

Texte par Éric

Étude de cas: La vague de 1896-1897

Après une absence plus longue que prévue, voici une petite étude de cas sur la vague des dirigeables de 1896-1897 au-dessus des États-Unis (et du Canada, dans une moindre mesure).

Si les vagues d’OVNI représentent une expression possible du psi social, et que les critères à tester présentés dans un billet précédent aient une valeur, il n’y rien comme une étude de cas empirique pour faire avancer la réflexion. J’espère présenter d’autres cas dans un avenir rapproché.

La vague de 1896-1897 semble être l’une des premières vagues d’objets volants non-identifiés qui ait été rapportée. La possibilité de discerner l’existence d’une vague d’OVNI repose en bonne partie sur la possibilité de communications instantanées et de médias de masse. Sinon, des observations disparates ne seraient jamais reliées entre elles, à la fois par faute d’information et de dissémination de cette information. Pour reprendre le modèle de Loucadou, ces derniers éléments font partie intégrante de l’exosystème d’une vague d’ovni.

Ainsi, en 1896 le réseau télégraphique est déjà mondial. Les journaux se vendent déjà l’information entre eux, et les effets de l’instruction obligatoire dans la plupart des pays occidentaux se fait sentir. Bref, les conditions nécessaires à ce qu’il y ait une “vague” d’observation, au sens sociologique, sont réunies dès cette époque.

La première observation rapportée a lieu le 17 novembre 1896 à Sacramento, capitale de la Californie. Les journaux de Sacramento et de San Francisco rapportent la nouvelle le lendemain. Fait important à noter, les témoins voient des lumières dans le ciel durant la nuit. Certains semblent discerner une forme allongée derrière ces lumières. Le vocable de « dirigeable » est le fait d’un témoin qui ajoute avoir vu des hélices, et deux hommes qui pédalent sous le dirigeable (pour faire tourner les hélices). Les 22 et 25 novembre, il y a d’autres observations à travers la Californie de lumières nocturnes étranges. Mais dès le 18 novembre, l’expression “airship” (dirigeable) est utilisée dans les journaux et fait école immédiatement. Cela nous rappelle Kenneth Arnold en 1947 qui dit avoir vu des objets en forme de boomrang qui oscillaient comme s'il s’agissait d’une “soucoupe volante”.

Dès la fin du mois, des histoires qui nous semblent très contemporaines sortent à travers l’ouest américain. Un colonel Shaw dit avoir rencontré des êtres non-humains. Un homme appelé Indio dit avoir monté dans un engin. D’autres histoires parlent d’inventeur qui fera une déclaration publique sous peu. Les observations et les histoires se poursuivent en se déplaçant vers le midwest américain jusqu’en avril 1897.

Une de ces déclarations de témoin est particulièrement intéressante. L’ex-procureur général de la Californie, William Hart, disait être en contact avec l’inventeur du dirigeable, qui l’utilisera sous peu pour bombarder La Havane et aider à la libération de Cuba (qui était encore colonie espagnole en 1896).

Une autre, aussi très contemporaine dans sa structure narrative, fait déjà le lien entre objet volant, écrasement, extraterrestres, et conspiration. Le 19 avril 1897, le Dallas Morning News rapporte qu’un dirigeable s’est écrasé. Le corps d’un martien aurait été retrouvé, et que ses restes auraient été enterrés dans un cimetière franc-maçon.

Il y a déjà des analyses de l’ordre de la HPS (hypothèse psycho-sociale) pour expliquer cette vague. On cite qu’il faut se rappeler qu’à cette époque l’éthique journalistique n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui, et qu’inventer des histoires intéressantes était assez commun dans les journaux américains. D’autres proposent qu’il y ait eu véritablement des « tubes » dans les cieux.

Notre objet ici n’est pas de déterminer qui a raison. Je prends pour acquis que des témoins ont vu des choses étranges, alors que d’autres en ont inventé. Comme dans bien des cas de parapsychologie, l’authentique et la fraude sont liés et influencent mutuellement leur contenu respectif. Notre objet est plutôt de vérifier si les critères suivant s’appliquent :
1. Un phénomène psi peut avoir une signification sociale, mais elle ne sera pas nécessairement comprise lors des évènements. Il peut y avoir un délai entre les évènements et la possibilité de percevoir sa signification sociale, mais il y aura concomitance entre des évènements sociaux spécifiques et le phénomène psi ;
2. Un phénomène psi ayant une signification sociale sera en partie d’origine sociale, et lié à un sentiment d’insécurité collective (appréhension de conflits sociaux, y compris la guerre);
3. Le contenu d’une expérience macro psi a un caractère symbolique qui ne peut s’interpréter qu’en ayant une bonne connaissance de qui sont les témoins;
4. Dans le cas d’une expérience macro psi qui aurait aussi une signification sociale, le contenu symbolique mélangera des contenus plus propres aux témoins et d’autres plus proprement sociaux. L’interprétation du symbolisme aura deux niveaux de signification, à savoir un psychologique et l’autre sociologique.

Dans le cas du critère 1 et 2, les dates sont ici intéressantes. De novembre 1896 à avril 1897 est aussi la période de transition présidentielle. McKinley fut élu le 2e mardi de novembre 1896, selon la date convenue dans la constitution américaine, et prend officiellement le pouvoir en avril (la constitution américaine fut amendée depuis pour que le nouveau président soit en place en janvier suivant l’élection de novembre). McKinley n’était pas favorable à une guerre contre l’Espagne ni le vote religieux qui le supportait, mais il savait que cette question serait à l’ordre du jour. Les tensions avec l’Espagne au sujet de Cuba, et d’autres colonies comme les Philippines, étaient déjà dans l’air comme l’atteste les déclarations de William Hart. Le célèbre journaliste Joseph Pulitzer (d’où le nom du prix litéraire américain) et William Hearst (inventeur du « yellow journalism », c.-à-d. sensationaliste), entre autres, menèrent depuis 1895 une campagne active dans leurs journaux en faveur d’une guerre contre l’Espagne. Les États-Unis entrent finalement en guerre en 1898 après l’incident du USS Maine, et font rapidement la conquête des dernières colonies espagnoles. Cette guerre fut aussi l’entrée officielle des États-Unis dans le cercle des grandes puissances. La portée symbolique de ce conflit est donc de premier ordre.

Le rôle des témoins est ici difficile à établir dans le cadre des critères 3 et 4. Mais il faut noter que William Hearst, qui était aussi propriétaire de plusieurs journaux fit une grande place à l’histoire des dirigeables. Mais étrangement, seul son journal californien, le San Francisco Examiner, se fit très sceptique envers la vague. Autre fait intéressant, Hearst semble avoir eu un intérêt personnel pour les dirigeables. Il fit suivre par ses journaux le périple tragique du dirigeable Italia au-dessus de l’arctique en 1928. Il finança le voyage du Graf Zepplin autour du monde en 1929. Il y a donc ici un individu qui semble relier la vague de 1896, la propagation de l’histoire, et la guerre contre l’Espagne. Le premier témoin direct qui parlait de dirigeables était mécanicien de tramway, on pourrait donc supposer qu’il avait un intérêt pour la mécanique. Il est aussi utile de noter que la guerre via les airs était déjà dans l’imaginaire de cette époque. Par exemple, c’est en 1898 que H.G. Wells publie « La guerre des mondes », et rappelons qu’on parlait de martiens visitant la terre dès 1897 au Texas.

Les critères sont partiellement vérifiés, mais il faudrait une analyse plus poussée avec l’ensemble de la donne historique. Cependant, la sécurité nationale semble encore une fois au coeur des évènements et un individu ayant une position historique et sociale clé, Hearst, est aussi d’intérêt (comme McCarthy en 1952, et le couple mixte Hill au début des années 1960).

2 commentaires:

Raoul a dit…

Amorce d'étude intéressante, il faudrait une documentation plus poussée, vérifier par exemple que les métapsychistes comme Flammarion ou Richet ne se sont pas fait l'écho de cette vague.

Attention à l'orthographe : tes journaux prennent l'eau (journeaux).

Quant à tes critères, il serait honnête de dire qu'ils sont rétrodictifs, et donc fonctionnels mais pas dans le sens du prédictif. Ainsi, le critère 2 est contenu dans le critère 1, car si on suppose une signification sociale, notre méthode déterministe supputera forcément une orgine sociale introduite à rebours dans le cours des événements. En plus, les distinctions effectuées par les critères 3 et 4 ne sont pas discriminatifs, car, selon Lucadou, toute RSPK implique un niveau intrapsychique et un niveau sociétal.

Mais qu'est-ce que nous apprend ce phénomène ? Qu'est-ce qu'il a changé dans la vie des protagonistes ?

Stéphan Keel et Eric Vallée a dit…

Merci pour les commentaires.

En effet, il s'agit de critère "après coup", qui sont la norme dans les études historiques. Ce que j'espère retrouver ce sont les mêmes critères dans plusieurs études de cas historiques sur les vagues d'ovni. De plus, l'étude tente aussi de voir si le modèle de Loucadou est utile dans son application dans un premier temps, d'où les critères 3 et 4.

Est-ce que l'évènement a changé des vie? Peut-être pas, mais est-ce que les poltergeists "normaux", une fois "finis" changent la vie des gens?